Monsieur le conseiller culturel

Mon prédécesseur avait quitté Torquedo pour des raisons de santé, après y avoir organisé un festival annuel des littératures populaires intitulé Fantasques. Les trois premières éditions avaient remporté un succès inattendu et la quatrième devait être consacrée au Comte de Monte-Cristo. Aussitôt après mon arrivée, j’ai relu ce roman et j’ai été surpris de le trouver si passionnant ; mais cela ne faisait pas de moi un spécialiste de ce genre romanesque, ni de l’auteur en particulier, si bien que la tâche qui me restait à accomplir m’intimidait un peu. François Lessourd (c’était le nom de celui de qui je prenais la place) avait établi une liste des auteurs qu’il faudrait inviter ; dans la plupart des cas, les premiers contacts avaient été établis ; et quel universitaire ou quel journaliste n’aurait pas été ravi de venir passer un long week-end à Torquedo, tout frais payé, pour s’entretenir avec des confrères et des amateurs éclairés d’un sujet aussi riche et aussi jubilatoire ? Je ne risquais pas de me heurter à beaucoup de refus. Pour autant, il me reviendrait de recevoir ces personnes, de les accompagner, et de montrer en diverses occasions ma connaissance non seulement d’Alexandre Dumas mais de leurs propres œuvres ; car pour être invitées là, il fallait que celles-ci se soient fait connaître par des chroniques journalistiques, des articles de recherche, parfois des ouvrages entiers consacrés à l’infatigable feuilletoniste. Si je voulais faire bonne figure, il était donc nécessaire que je lise beaucoup, que je fréquente la bibliothèque de la ville (installée dans un bâtiment du XVIIe siècle, avec des fenêtres à meneaux et à ogives, et des chauves-souris qui venaient battre des ailes sous les toits vertigineux), que j’interroge des bases de données, que je prenne des notes, comme si j’avais été un étudiant et que j’avais eu un concours à préparer. À côté de cela, François Lessourd avait programmé diverses rencontres sur des sujets qu’on aurait dit plus élitistes. Je tenais à ce que son départ ne nous fasse renoncer aucune d’entre elles (par parenthèse, les nouvelles que nous avions de sa santé n’étaient pas bonnes), et le hasard voulait que ces sujets réputés élitistes ne me fissent pas peur. Accueillir Pierre Boulez et faire en sorte qu’il dialogue avec les professeurs et les étudiants du conservatoire, cela était davantage dans mes cordes. Arbitrer, le même soir, un échange public entre lui et Jacques Roubaud à propos de musique et de poésie contemporaines, je savais faire aussi. Restait à m’acclimater à la ville. Il entrait dans mes fonctions de conseiller culturel de nouer le maximum de contacts dans les milieux décisionnels, et cela pouvait s’avérer plus difficile à Torquedo que n’importe où ailleurs.

Tous ceux qui ont séjourné à Torquedo savent comme on y est bien reçu. Et non seulement les touristes, mais aussi les étrangers qui investissent dans l’achat d’un appartement, parfois exigu (un studio à Torquedo coûte aussi cher qu’un trois-pièces dans la plupart des capitales européennes) où, une fois les enfants partis, les drames conjugaux surmontés, ils comptent s’installer pour finir leurs jours. Pour autant, la ville reste administrée par les représentants de quelques vieilles familles, les mêmes depuis la fin du Moyen Âge où la puissance militaire et commerciale de la ville (alors une république indépendante) était à son apogée. Il entre donc dans mes fonctions de pénétrer ces milieux. Et ce serait là chose impossible, surtout dans le délai de quelques mois qui m’était imparti avant la quatrième édition des Fantasques, si à Torquedo comme dans tous les autres postes où m’avait conduit ma carrière, je n’avais pas employé le même stratagème, qui consistait à identifier le club le plus ancien de la ville, le plus traditionnel et le plus fermé, et à demander au consul de m’y faire admettre. Celui-ci, n’ignorant pas quels avantages il y avait à attendre que je fréquente ces hautes sphères, ne manquait pas d’accéder à ma demande ; un coup de téléphone, un billet écrit de sa main suffisait, grâce à quoi je me voyais, au bout de quelques semaines à peine, en situation de tutoyer le président du tribunal de justice, le commissaire principal, des luthiers, des banquiers, d’éminents antiquaires, ainsi que des avocats et des médecins renommés, qui sans cela n’auraient jamais reçu le modeste fonctionnaire que j’étais, ou l’auraient écouté d’une oreille distraite. Et c’est ainsi, parmi les habitués de ce club, que je fis la connaissance du professeur Jean Nogeira.  



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