Un jeune homme

Je venais d’arriver à Torquedo quand je l’ai aperçu pour la première fois. J’avais trouvé à louer un studio au haut de la rue Jean-Toussaint Desanti, et il descendait cette rue, un soir de septembre, comme je rentrais chez moi. 

La rue Desanti s’écarte du centre ville. Elle est bordée de maisons de deux ou trois étages à peine ; on n’y rencontre pour tout commerce qu’un garage de réparation automobile et une minuscule pizzeria ; la circulation y est réduite à presque rien, si bien qu’on peut marcher sur la chaussée ; on laisse derrière soi les bruits du tramway, les rires et les éclats de voix des jeunes gens sortis par groupes de la faculté des sciences voisine, où certains retourneront après s’être pourvus de sandwichs ; et on s’élève sans trop d’effort vers la thébaïde que représentaient pour moi, dans cette ville que je découvrais, où j’étais destiné à demeurer plusieurs années, deux ou trois centaines de livres, un matériel HI-FI de bonne qualité, une terrasse enfin sur laquelle, dans l’obscurité de la nuit qui venait, je pouvais boire un dernier whisky et fumer une cigarette, avant d’aller ouvrir mon lit escamotable où, avec un peu de chance, je retrouverais mes rêves de voyageur égaré entre la veille et le sommeil. Car on n’obtient pas le poste de Torquedo en début de carrière, et quand on l’obtient, on fait en sorte de le garder le plus longtemps possible. Comment pouvais-je prévoir que, quant à moi, un autre plus prestigieux encore me serait proposé bientôt après, où je resterais bien plus longtemps et qui, rétrospectivement, me ferait apparaître mon séjour à Torquedo comme une parenthèse dans ma carrière et dans ma vie ?

Nous étions les seuls passants, et c’est une des raisons pour lesquelles je l’ai remarqué, l’autre étant qu’il était très jeune et très beau. Pour autant, il est probable que je l’aurais vite oublié si son apparition ne s’était pas renouvelée cinq ou six fois dans les semaines et les mois qui suivirent. Et chaque fois, l’impression que ce garçon produisait sur moi était plus forte, et chaque fois je me demandais ce qui me valait une telle émotion.

Si on m’avait demandé de dire quels traits physiques le distinguaient, j’aurais été incapable répondre. Pour être beau, il ne l’était guère plus que la plupart des garçons de son âge — vingt-deux ou vingt-trois ans. Et même aurait-il sans doute gagné à être un peu plus grand, à avoir un nez un peu plus fort et des épaules un peu plus larges. Le teint pâle comme de la cire, les yeux gris sous des cheveux noirs et raides, dont on aurait dit qu’il les avait coupés lui-même avec une paire de ciseaux mal aiguisés, en se regardant dans le miroir de sa salle de bains. Pourtant, s’il avait été un cheval, comme celui du comte Vronski, on aurait jugé qu’il avait de la race. Et puis, j’étais frappé par le contraste entre, d’une part, sa jeunesse et sa beauté, et d’autre part la solitude dans laquelle il se montrait toujours. Où étaient ses camarades ? À quoi ressemblait sa petite amie, ou peut-être sa maîtresse, ou peut-être son amant ? C’était, à chaque épiphanie, comme s’il sortait de nulle part, comme s’il tombait du ciel ; et le caractère miraculeux de ses apparitions était renforcé par le fait qu’elles pouvaient se produire à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Où s’élançait-il ainsi ? D’où revenait-il ainsi, seul comme un loup ou comme un samouraï, à deux ou trois heures du matin ?







Commentaires

Numa a dit…
Ce genre de rencontre du 4e type - le type où l’on se demande si ces apparitions sont surnaturelles - m’arrive fréquemment. La rencontre visuelle ne débouche pas toujours, et pas forcément, sur du concret.

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