Une âme triste

Ils avaient rendez-vous à l’entrée d’un square dont les grilles venaient de fermer. Justin était le premier au rendez-vous. Quand Arsène est arrivé, Justin lui a dit : « Ah, tout d’abord, je dois passer chez ma nurse, j’ai promis à ma mère.
— Ta nurse ? Tu parles de ta nurse ?
— Oui, elle a été celle aussi de ma sœur et de mon frère qui sont plus jeunes que moi. Je ne me souviens pas trop de l’époque où elle me gardait, mais mon frère et ma sœur sont jumeaux, ils ont dix ans de moins que moi, et pendant longtemps je les ai conduits chez elle, le matin, et je suis allé les chercher chez elle, le soir, pour les ramener à la maison. C’était à moi qu’elle faisait savoir s’ils avaient été un peu malades, s’ils avaient refusé de faire la sieste, s’ils avaient pleuré, si un autre enfant avait frappé l’un, mordu l’autre, pour lui prendre un jouet, et je rapportais fidèlement l’information à ma mère. Le père des jumeaux n’était pas le mien, et ma mère comptait beaucoup sur moi pour l’aider à élever ces deux enfants venus sur le tard. J’ai grandi entre ma mère et ma nurse. Elle s’appelle Joséphine.
— Et ta mère te demande de lui faire une visite ?
— Elle me demande de lui apporter une enveloppe. Pas difficile de deviner ce qu’elle contient. Ma mère a dû apprendre que Joséphine ne va pas bien. C’est maintenant une très vieille femme. Peut-être est-elle malade. »

Les garçons se trouvent alors dans le centre historique de la ville, tout près de la place de l’opéra. Il n’est pas bien tard mais la nuit est venue, et sans doute est-il beaucoup plus tard pour la vieille Joséphine que pour eux, si bien qu’ils se pressent ; et pour bien se les représenter, marchant dans la nuit, du même pas hâtif, sans trop parler, il faut se souvenir que Torquedo est une cité exceptionnellement riche en squares, jardins et parcs de toutes sortes, de sorte que, s’ils évoluent entre des façades d’architectures savantes (combien de fois n’a-t-on pas comparé Torquedo à Lisbonne, à Venise, à Trieste ?), sur des places ornées de fontaines, entourées de galeries où les pas et les voix résonnent, ils n’en sentent pas moins, là où ils passent, leurs visages frôlés, caressés, fouettés quelquefois par des branches, comme si, plutôt que courant au but comme des personnages de comédie dans un décor baroque, ils étaient allés se perdre dans la forêt des contes.

Dans un immeuble dont seuls les deux premiers étages ont gardé quelque chose de leur luxe ancien, Josephine habite au quatrième, et quand ils sont dans l’ascenseur, Justin se souvient que la nurse y faisait entrer une poussette lourde et d’une taille remarquable, à la carrosserie noire qui la rendait semblable à un char d’assaut primitif. D’un étage à l’autre, il explique à Arsène : « Elle trouvait moyen d’y caser deux ou trois bébés, parfois quatre ; les autres, qui savaient marcher, devaient s’y accrocher d’une main, comme ils pouvaient, ou bien tenir la main d’un autre enfant qui y était accroché ; et ainsi tous les matins, été comme hiver, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle emmenait sa troupe jusqu’au parc Giuseppe Ungaretti qui est tout près, pour que les enfants y profitent de la salubrité de l’air ; puis, vite, vite, à midi, elle les ramenait chez elle pour les faire déjeuner ; enfin, venait l’heure de la sieste, qui était la seule où elle pouvait se reposer un peu, j’imagine, encore que pas toujours, si l’un faisait ses dents et avait de la fièvre, avant l’interminable après-midi qu’elle occupait en prétendant organiser des jeux, des chants, des danses, des goûters d’anniversaires, mais où surtout les enfants attendaient le retour de leurs parents et où, ne les voyant pas arriver, plusieurs heures à l’avance, ils commençaient à pleurer. »

La vieille femme les accueille dans un couloir étroit et sombre par où elle les amène à la cuisine. Là, sur un buffet, un poste de télévision est allumé dont elle a coupé le son. Elle leur montre des chaises mais les garçons répondent que d’autres visites les attendent, qu’ils resteront debout. La vieille femme ne parait pas s’en étonner. Elle se carre voluptueusement dans un fauteuil en rotin d'où dégringole un plaid de broderies au crochet formant un patchwork de couleurs criardes, près d’une table couverte d’une toile cirée sur laquelle sont posés une casserole, un bol en faïence, une boîte de Chicorée et une autre de lait en poudre, avec encore un gros pain largement entamé, un beurrier et un pot de confiture.
« C’est ainsi que tu dînes, Joséphine ? proteste Justin. Ce n’est pas raisonnable. 
— C’est bien assez pour moi. Je suis fatiguée de faire la cuisine, mon petit. Je suis fatiguée de tout. Et qu’est-ce que tu m’apportes là ?
— Maman m’a remis cette enveloppe pour toi. J’ignore ce qu’elle contient.
— Tu le sais aussi bien que moi. » De ses doigts crochus, agacés de leur propre maladresse, elle ouvre l’enveloppe, en fait apparaître la petite liasse de billets qu’elle contient, puis, sans compter, la jette sur la table. Elle ajoute : « Ta mère est trop bonne. Il faut lui dire que je ne manque de rien, et que je me porte comme un charme. Juste un peu de toux, à cause de cette humidité et de l’hiver qui n’en finissait pas.
— Tu sors quelquefois ? Tu vas au parc ?
— Pas tous les jours. Mais maintenant que les beaux jours sont revenus…
— Maman se demande pourquoi tu n’irait pas t’établir chez ta sœur, à la campagne. Elle a de la place, elle t’accueillerait volontiers. Je crois même qu’elles se sont parlé au téléphone.
— Je sais que c’est l’idée de ta mère. Mais ma sœur a un mari, des enfants et des petits enfants. Elle s’occupe de son jardin. Que ferait-elle de moi ?
— Tu pourrais profiter de ses petits enfants. Ce sont un peu les tiens.
— Je ne veux plus voir de petits enfants. J’ai trop vu de petits enfants. Ils m’ont fait pleurer.
— Que dis-tu là ? Ta maison était une pouponnière. Les enfants y étaient heureux.
— Ils ne l’étaient pas. Et moi non plus.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que les enfants ne voulaient pas de moi, de la vieille et laide femme que j’étais devenue. Surtout vers la fin, les dernières années, je ne le supportais plus. Ils voulaient leurs mamans. J’avais beau faire le clown, tout le cirque de la terre, cela ne les empêchait pas de réclamer leurs mères. Pendant des heures, ils pleuraient, ils refusaient les jeux que je leur proposais. Parfois, ils refusaient même de manger. Et je voyais bien qu’ils me haïssaient. Et je finissais par les haïr, moi aussi. C’était insupportable.
— Il n’en a pas toujours été ainsi. Quand je t’amenais les jumeaux, je me souviens que tu étais joyeuse.
— Tu as raison, mon petit. Je dis des sottises. C’était seulement pendant les dernières années, parce que j’étais trop vieille, et que les mères des enfants que je gardais étaient trop jeunes, quant à elles, et trop jolies. J’étais jalouse. C’était horrible. J’avais envie de crier aux enfants : “Vous ne savez pas où elles sont, vos mères. Vous ne savez pas ce qu’elles sont en train de faire, pendant que vous les attendez et que vous les réclamez. Moi, je suis là à vous nourrir, à changer vos couches, à inventer des activités pour vous éveiller et vous distraire. Et c’est à moi que vous dites non avec des larmes qui vous jaillissent des yeux, devant moi que vous tapez des pieds.” Je devais me retenir de les battre. Et, sans doute, ce ne fut qu’un moment. Mais maintenant, je ne parviens plus à me souvenir des beaux jours que j’ai connus, de la joie, de la fierté que j’éprouvais. Ma vieille âme ne se souvient que du pire. J’ai une nappe de nuages noirs comme de la suie qui obscurcit ma mémoire. Allons, en vitesse, remercie ta mère, et sauvez-vous, tous deux, avant que je vous mette à la broche. »

Commentaires

Numa a dit…
Quel beau portrait !

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