Vert pistache

Il ne m’a pas reconnu. Malgré les années qui sont passées, je n’avais pas imaginé une seconde qu’il puisse ne pas me reconnaître. Je suis parti lorsque j’étais très jeune. Et maintenant, à mon retour, j’étais au seuil de la vieillesse. Pourtant, pendant toutes ces années, je savais que je reviendrais un jour, et qu’alors j’irais voir Edmond et que nous tomberions dans les bras l’un de l’autre, mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Il faut dire que je l’ai vu là où je m’attendais à le voir, et à l’instant où je m’attendais à le voir, après toutes ces années, tandis que lui ne m’attendait pas. Ça fait une différence. Pendant toutes ces années, nous n’avions pas correspondu, je ne lui ai pas fait savoir où j’étais parti, sur quelles mers je naviguais, dans quelle ville je vendais des fourrures, dans quelle autre du café, ni sur quel continent, tandis que j’avais échangé des courriers avec des personnes qui m’étaient infiniment moins chères, de simples camarades. Et par elles je savais qu’Edmond était resté à Nice, qu’il avait exercé différents métiers, lui aussi, qu’il avait travaillé comme cuisinier sur des yachts, et qu’à présent il tenait un glacier sur l’avenue Malaussena. Tout cela me paraissait infiniment sympathique, Edmond sur des yachts, à faire la tambouille pour des filles en bikinis, qui montaient et descendaient des échelles en bois vernis, tandis que le navire tanguait, au large de la Sardaigne, j’adorais l’idée, quant au glacier, je ne demandais qu’à voir.

Le glacier est à l’enseigne de Vert pistache. Dans la journée, les clients font la queue sur le trottoir, puis, une fois servis, ils s’en vont avec leurs glaces. Mais cinq ou six tables sont sorties, avec des chaises un peu bancales, et certains s’assoient là, à l’ombre des platanes, pour déguster leurs glaces.

La première fois, j’ai fait la queue, moi aussi, mais ensuite, une fois servi, comme il ne m’avait pas reconnu, je n’ai pas osé m’asseoir. Je l’ai observé de loin, en me tenant debout, ma glace à la main, à l’ombre d’un platane. Il était occupé derrière son comptoir et ne regardait personne. Il a le chic pour recruter de très jeunes gens qui l’aident à servir les glaces. Ce ne sont jamais les mêmes. La différence d’âge laisse deviner qu’il est le patron et eux, de simples employés, mais la beauté de ces personnes est déchirante. Elle vous fait baisser les yeux. Et donc, je l’ai observé de loin, dans l’attente que peut-être nos regards se croisent, mais non, c’était comme s’il évitait de poser les yeux sur moi, ou que j’étais transparent, puis je suis reparti. Et pendant plusieurs semaines, je n’ai plus fait d’autres tentatives d’approche.

À peine revenu, j’ai repris mon abonnement à l’opéra de Nice et à celui de Monaco, comme à l’époque où j’y accompagnais mes jeunes amies, mais elles, c’était plutôt pour des ballets, et j’ai revu des personnes qui n’ont pas manqué de me reconnaître, et qui m’invitent à présent pour le thé. J’ai acheté une voiture décapotable avec laquelle je parcours les routes des corniches, la nuit surtout. J’écoute de la musique sur la radio. Je ne manque pas de relations ni d’activités. Mais il faut croire qu’Edmond me manquait. J’ai fini par revenir à Vert pistache, un soir de septembre, quand il faisait déjà nuit. Plus de touristes. En quelques jours, ils s’étaient envolés. Les personnes assises autour des tables, qui s’attardaient, sortaient des immeubles voisins, et cette fois j’ai osé m’asseoir parmi elles.

Vert pistache dessinait une bulle de clarté sur le trottoir, dans l’avenue obscure et déserte. Un garçon finissait de tout plier à l’intérieur. Edmond venait s’asseoir un instant parmi nous, une mère s’adressait à lui, des enfants refusaient d’aller dormir tandis que leurs yeux se fermaient déjà, puis il retournait derrière son comptoir pour vérifier sa caisse et faire des recommandions. Il paraissait nerveux. Enfin, il n’est plus resté que moi. Alors, il a attrapé une chaise, il s’est assis à mon côté, il a allumé une cigarette et, sans me regarder, il m’a demandé si j’avais revu Nathalie. Je lui ai répondu que oui, je l’avais revue la veille, j’ai ajouté que son petit-fils venait d’être admis à Polytechnique et que son mari très riche l’emmenait en croisière. Tu sais ces énormes paquebots qu’on voit à Venise, plus hauts que les palais, qui semblent capables de faire reculer les quais et déborder la mer. Il a hoché la tête. Depuis, j’ai pris mes habitudes. Ce n’est pas que nous parlions beaucoup, mais il m’arrive de remplacer la jeune fille qui sert les glaces. Et nous fermons ensemble. Une fois que les chaises et les tables sont rentrées, j’éteins les lumières, une à une, je prends mon temps, je savoure chaque lampe que j’éteins en considérant sa couleur, comme une glace. Et quand enfin nous sommes sortis, et qu’il ne reste plus que la lumière insuffisante de l’éclairage public, comme si nous saluions ensemble, devant un public absent, sur la scène d'un théâtre, il abaisse le rideau métallique. 



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