L'esquive (2) | Monsieur le conseiller culturel

Les villes sont toutes différentes, mais leurs faubourgs se ressemblent. On s’y absente. On y entend, le soir, les milongas des contes de Jorge Luis Borges. Derrière les rideaux métalliques de certains garages, à la clarté d’une lampe baladeuse qu’on tire derrière soi, on change en vitesse les plaques minéralogiques de voitures volées. Le Samouraï attend debout, les mains dans les poches de son imperméable, en fumant des Gitanes. Quand le travail est fini, il paie en cash, empoche un pistolet, monte dans la voiture. Le rideau métallique se lève et le voilà parti. On y mène des existences solitaires, de chats noirs, de danseurs de tangos, de voyous en cavale, d’agents secrets.
Au haut de l’avenue Borriglione, le tramway tourne dans la rue Puget en direction du boulevard Gorbella. Avant cela, il croise la rue des Boers. Des maisons basses précédées de jardins étroits. Aucun commerce. Cette zone intermédiaire a un air de faubourg. C’est là que j’habitais.
La plupart de mes journées se passaient dans le centre ville, à la bibliothèque du boulevard Dubouchage où j’occupais un emploi subalterne ; et chaque soir je prenais le tramway pour rentrer chez moi. Mon existence, durant ces années, s’est résumée à cela. Du moins, dans sa trame visible. Pendant un temps, j’avais fréquenté un cercle d’ornithologie dont l’activité principale consistait à observer les oiseaux gîtant à l’embouchure du Var, dans les roseaux. Puis, une autre surveillance m’avait requis, celle d’Alexandre Loujine. Celui-ci avait été nommé conseiller culturel au consulat de Russie, qui se trouvait à Villefranche-sur-Mer, et deux ou trois après-midi par semaine, il venait passer du temps dans notre salle de lecture. Je voyais les livres qu’il empruntait. Il se documentait sur la communauté russe qui s’était constituée à Nice au dix-neuvième siècle, qui y était demeurée après la révolution bolchévique de 1917 et à laquelle ma propre famille avait appartenu. Et je gardais en tête le but poursuivi par son administration, qui avait été annoncé par les autorités de Moscou et dont la presse locale et nationale s’était faite écho : celui d’obtenir de la justice française qu’elle accorde à la fédération de Russie le droit de propriété sur l’église Saint-Nicolas située à proximité du boulevard Tzarévitch — ce qui reviendrait à en déposséder l’association cultuelle locale, qui l’avait administrée, protégée et animée religieusement, dans la plus pure tradition orthodoxe, pendant toute la période où l’ancien empire était aux mains des communistes.
Or, cette idée de surveiller Alexandre Loujine était absurde. D’abord parce qu’elle supposait qu’il y eût, dans la vie du personnage, un secret assez honteux pour le perdre de réputation. Or, qui étais-je pour me poser cette question ? Ensuite, parce que Loujine occupait, dans l’administration consulaire, un poste aussi peu élevé que le mien à la bibliothèque municipale, et que donc la fédération de Russie n’aurait eu aucun mal à se passer de lui, s’il l’avait fallu, pour gagner la bataille juridique qu’elle avait engagée. Enfin, parce que l’église Saint-Nicolas, en changeant de patrie symbolique — c’est-à-dire en quittant l'archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale du Patriarcat œcuménique de Constantinople, pour entrer dans le diocèse orthodoxe russe de Chersonèse du Patriarcat de Moscou et de toute la Russie — ne perdrait sans doute rien de son charme ni de ses fonctions sacerdotales. Et, d’ailleurs, si moi-même je la fréquentais encore, c’était pour assister aux offices trois ou quatre fois dans l’année, moins par attachement aux rites religieux que pour le plaisir d’entendre parler la langue que j’avais apprise auprès des miens, lorsque j’étais enfant. Hélas, j’ai dit que je vivais seul, si bien que je ne m’ouvris de ce projet à personne. Si j’en avais fait part à une femme, à un ami, point de doute que cet interlocuteur m’en aurait fait sentir le caractère spécieux, et j’y aurais renoncé. Mais non, je me mis à espionner Alexandre Loujine par simple curiosité d’abord, parce que l’occasion se présentait de le faire, parce que ma vie était vide par ailleurs, parce que le personnage me paraissait aussi riche et brillant que j’étais pauvre et effacé, par jalousie sans doute.

Commentaires

Unknown a dit…
Passionnant, toujours la même sobriété élégante. Si je ne me trompe pas l'église Saint Nicolas est élevée au rang de Cathédrale.
Amitiés
Franck Rousselot
En effet, mais (sauf erreur de ma part) elle ne devient cathédrale qu’après que la fédération de Russie en devient propriétaire, et qu’elle y réalise d’importants travaux. Or, le récit porte sur la période où cette « nationalisation » n’est pas encore réalisée.
Numa a dit…
Bonne idée de faire de ce splendide monument le "héros" d'une histoire.

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