Ballade de François Marvel

Il y avait toujours un moment où l’un de nous disait : « Ah, tant que j’y pense, j’ai vu François Marvel l’autre matin, il prenait l’apéritif à la terrasse du Café de Turin. — Et tu lui as parlé ? » Souvent nous l’évitions. Nous n’avions pas le temps de l’écouter, il parlait très lentement, toujours pour évoquer les mêmes échecs, la même dégringolade en quoi consistait sa vie. Aucun de nous n’habitait plus à Nice, nous nous rencontrions au hasard, ici ou là, mais toujours celui qui avait revu François Marvel l’avait revu à Nice. Longtemps ce fut chez Acchiardo, dans la vieille ville, il y retrouvait des camarades avec lesquels il tenait le comptoir, puis de là encore il s’était fait exclure, et dans la dernière période, c’était à la terrasse du Café de Turin où le plus souvent il était seul. François Marvel était le seul d’entre nous à n’avoir jamais quitté Nice, et au fil des années sa vie s’était rétrécie, il ne travaillait plus, il avait vendu son appartement, il vivait de quelque maigre rente d’invalidité, il habitait assez loin dans le faubourg, à Bon Voyage ou à L’Ariane, c’était du moins ce que nous avions compris, ce qu’il semblait dire, de manière si lente et décousue que c’en était exaspérant, en regardant ailleurs. Le matin il venait boire des coups sur la place Garibaldi, à la terrasse du Café de Turin, puis, quand midi approchait, qu’il avait dépensé tout le peu qu’il avait, il retournait chez lui et personne ne le voyait plus, personne ne savait ce qu’il devenait. Il aurait fallu pour cela se rendre où il habitait. Peut-être existait-il là-bas d’autres bistrots où il pouvait jouer aux cartes, comme une figure de Cézanne, parmi les ombres d’une tonnelle, lancer les boules sous les platanes, par ces après-midi tièdes où l’ombre est rouge sous les roses et où le parfum des chèvrefeuilles s’exhale, peut-être s’y donnait-il, la nuit, des bals où les couples qui dansent la valse rivalisent avec les étoiles au ciel. C’était tout le mal que nous lui souhaitions, ce que nous voulions imaginer, encore qu’un tel bonheur nous parût improbable. Nous nous souvenions que, dans notre jeunesse, Francois Marvel avait aimé le jazz, les bandes dessinées, la pêche sous-marine et les échecs, et j’aurais voulu pouvoir affirmer que nul n’avait mieux que lui chanté le blues, mais cela n’aurait pas été tout à fait exact. Pour dire les choses en vérité, la figure de François Marvel était déjà, depuis l’enfance, marquée d’un trait fantomatique. Et puis, il est arrivé que, même à la terrasse du Café de Turin, il n’est plus apparu, et comme aucun de nous ne connaît son adresse exacte, ni son numéro de téléphone, il semble que cette vocation de fantôme qu’il trainait depuis l’enfance, François Marvel l’ait maintenant accomplie.

Commentaires

Numa a dit…
Beau portrait d’un fantôme si réel !

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