Un tigre à Monaco — 2

Severo Milton était un lecteur infatigable et, connaissant ma profession, il était naturel qu’il me demandât, la première fois que je lui rendis visite à Monaco, si moi-même j’écrivais, ce que j’écrivais, quand enfin je me déciderais à écrire. Il était amateur comme moi de la grande tradition romanesque du dix-neuvième siècle européen. Assis dans son atelier, devant ses toiles dont il attendait qu’un peu de temps les balaye, les érode, les apaise, en dénoue certaines complications inutiles, inattentif à la grâce de la jeune assistante (ou du jeune assistant, c’était selon les périodes) qui évoluait devant lui, mélangeant les couleurs, tendant une toile, nettoyant des pinceaux, déplaçant un châssis, il pouvait, sans en sauter aucune, tourner les pages de copieux chef-d’œuvres qu’il avait découverts trente ou quarante ans auparavant et qu’il ne faisait que relire. Mais, à côté de cela, il était très amateur aussi de littératures populaires ; il mettait The Big Sleep de Raymond Chandler par-dessus tout ; et, quant à moi, je savais depuis mon plus jeune âge que, si un jour je devais écrire, ce serait dans le sillage d’Arthur Conan Doyle plutôt que dans celui de Marcel Proust — non pas que l’auteur de la Recherche ne me fût pas sympathique, il me l’était infiniment, mais parce que mon goût me portait de préférence vers les films muets, les poèmes surréalistes et les tours de prestidigitation qu’on produit en spectacles dans des cirques itinérants où, soir après soir, les mêmes foulards colorés se transforment en colombes, où des femmes sciées en deux ressortent indemnes des coffres où on les avait enfermées et saluent le public.
Je me sentais capable de machiner des histoires compliquées dans lesquelles des crimes sont commis par des orangs-outans descendus par le conduit d’une cheminée, et où des jeunes filles qu’on croyait mortes réapparaissent, la nuit, sur la pelouse d’un jardin éclairé par la lune, parmi des jets d’eau sveltes et des statues de marbre. J’avais conscience qu’aujourd’hui de telles finesses n’étaient plus de mise, mais je ne me souciais pas de remporter de grands succès. Il me suffirait d’ajouter quelques livres de voyages et d’aventures à ceux que j’avais aimés. Si ceux-ci finissaient par trouver deux ou trois dizaines de lecteurs, je serais le plus heureux des hommes. Nous formerions un club, nous ferions imprimer des cartes d’adhérents, nous nous réunirions une fois par an dans une auberge perdue, au bout d’une allée bordée d’ormes bruissants, où, avec un peu de chance, un orage déchaîné nous obligerait à demander des chambres pour y passer la nuit — et, dans la nuit, il faudrait qu’il y ait des allées et venues dans les couloirs, une bougie à la main, l’électricité ayant été coupée. Et c’est ainsi que je me mis au travail.
J’aurais pu choisir la poésie plutôt que la fiction romanesque, j’en avais le goût, mais la poésie que j’aurais écrite aurait paru encore plus inactuelle, tellement enfantine et démodée, qu’elle n’aurait pas retenu l’attention des dix ou vingt lecteurs dont j’avais besoin. Aussi ai-je choisi la nouvelle. Ce genre me laisserait la plus grande liberté, en me permettant de flirter avec la littérature de jeunesse. Est-ce que Les Aventures d’Arthur Gordon Pym font partie de la littérature de jeunesse ? Est-ce que les Histoires extraordinaires du même Edgar Allan Poe sont à ranger du côté de la littérature de jeunesse ? Je pose la question. J’avais lu ces œuvres lorsque j’étais enfant et, depuis, je n’avais jamais rien lu d’aussi émouvant. Et Le Pavillon dans les dunes, de Robert Louis Stevenson, et Les Indes noires de Jules Verne. Je ne voyais rien dans la littérature dite sérieuse qui approchât de cela, sauf peut-être certaines proses d’André Breton.

Dans les deux années qui suivirent ma rencontre avec Severo Milton, j’écrivis une douzaines de nouvelles dont cinq formèrent le recueil que j’intitulai Bizarres inventions. Je proposai celui-ci à une quinzaine d’éditeurs parisiens, qui tous le refusèrent, avant de trouver l’adresse d’un jeune bruxellois spécialisé dans les pastiches de Sherlock Holmes, de Harry Dickson et du mystérieux Docteur Fu Manchu. Ce passionné fit paraître mon livre avec une magnifique couverture photographique en noir et blanc, inspirée par celles que Nicolas Yantchesky réalisait dans les années 50 pour les Maigret des Presses de la Cité. Ce soin éditorial ne suffit pas à éveiller la curiosité du public ; mon livre passa tout à fait inaperçu ; un lecteur néanmoins déclara l’aimer beaucoup ; ce n’était autre que Severo Milton. Et celui-ci ne fit pas que dire qu’il l’aimait. Comme, quelques mois plus tard, il préparait une importante exposition personnelle, qui devait avoir lieu à Uppsala, il me demanda si je l’autorisais à utiliser des extraits de mon livre. Les toiles étaient choisies, je n’imaginais pas quel usage il pourrait faire de mes textes, mais j’étais très flatté qu’il voulût en faire quelque chose, et bien sûr je le laissais libre d’agir à sa guise.
Il voulut que je sois du voyage avec lui pour assister au vernissage, et arrivé là-bas, quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il avait fait agrandir deux pages de mes Bizarres inventions, qui se trouvaient ainsi accrochées aux cimaises, au milieu ses propres tableaux. Il s’agissait de pages éloignées l’une de l’autre dans le livre, et dont le texte n’évoquait en rien aucune de ses toiles. Sous chacune, une étiquette indiquait mon nom ainsi que les références bibliographiques exactes. Et le plus extraordinaire est que beaucoup de visiteurs s’attardèrent à lire ces fragments de prose, de la première à la dernière ligne, qu’ils les commentèrent à voix basse, de bouche à oreille, en hochant la tête, avant de poursuivre leur visite, sans qu’aucun parût s’étonner, et encore moins s’offusquer, de les avoir rencontrés là.
 
Avant d’aller plus loin, je dois préciser que, pendant toute cette longue période, l’œuvre et la personnalité de Severo Milton n’ont pas été ma seule préoccupation. Ce que Severo Milton apportait à ma vie n’était pas négligeable, mais je devais faire en sorte de ne pas me laisser enfermer dans le rôle qui m’était échu un peu par hasard.
Severo Milton voyait en moi l’observateur le plus attentif de son travail, et le plus perspicace. On aurait pu s’attendre à ce que, les années passant, il se lassât de la lecture que j’en faisais, que cette lecture ne lui parût plus en phase avec l’évolution de sa manière, avec ses choix. Rien n’aurait été plus naturel. Mais même si d’autres critiques, bien plus savants que moi et d’un plus grand prestige, lui faisaient la cour, s’ils publiaient le concernant des analyses qui rencontraient son assentiment, qu’il validait en les citant, en leur donnant une place dans les catalogues de ses expositions, il lui paraissait nécessaire de toujours revenir au propos que j’avais développé et dont je continuais à dérouler le fil, comme si j’avais défini une fois pour toute une sorte de grammaire à laquelle son œuvre ne cessait d’obéir, et qui était seule capable de la rendre intelligible d’un point de vue que je qualifierais de personnel. Nous avions beau ne pas nous fréquenter beaucoup, ce que je disais de Severo Milton était ce que lui-même aurait dit. Nous n’en doutions pas, ni lui, ni moi. Nous n’en avons jamais douté. Il n’est pas certain que lui-même l’aurait formulé de façon aussi claire avant que je le fasse, et il était intéressant pour lui de ne plus avoir à le faire, puisque je m’en chargeais, raison pour laquelle il nourrissait à mon égard, sinon de l’admiration, du moins une réelle gratitude. On sait qu’il lui arriva de déclarer à mon propos (son ami Ai Weiwei me l’a rapporté, et il l’a répété dans au moins une interview donnée à un magazine allemand) : « C’est lui qui a craqué le code ». Pour autant, il fallait que je vive, que je ne cède pas sur mon propre désir. Et, pour cela, il y avait la littérature, telle que je la pratiquais, sur le mode mineur, et il y avait le cinéma. 
Je dois au cinéma une aventure qui dessine une boucle adventice dans le cours de mon existence. Elle semble ne se rattacher en aucune façon au Maître de Monaco et à ses tigres. Mais, peut-être parce qu’elle a dépendu, elle aussi, du hasard, qu’elle a consisté dans une rencontre hautement improbable entre ce que les circonstances de la vie m’offraient et ce que j’étais le mieux capable d’accueillir, elle s’impose aujourd’hui dans mon souvenir avec la même force.



Commentaires

Dvorah a dit…
Je m'élève avec la plus grande véhémence contre cette méconnaissance de la zoologie : comment peut-on imputer à un orang-outan un tel crime, lui, plus humain que l'humain, le plus sage parmi les sages de la Grande Forêt ? Tout le monde devrait savoir que ce ne pourrait non plus être le cas du gorille, mais plutôt de cet hypocrite redoutable et cruel que constitue le chimpanzé.
Numa a dit…
Dans toute cette belle prose je me demande toujours à quel degré se situe l’autobiographie.
Ces histoires, cher Numa, sont toutes construites à partir de choses que j’ai vécues. Mais elles mêlent étroitement des choses que j’ai vécues dans le monde réel, et d’autres que j’ai vécues dans le rêve, et d’autres encore que j’ai lues dans les livres, écoutées dans la musique, vues au cinéma. En cela, elles disent toujours la vérité, mais cette vérité ne se confond pas avec la réalité des faits.

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