Un tigre à Monaco (3.1)

C’était très peu de temps après la parution des Bizarres invention. J’avais quitté le collège de L’Ariane pour le lycée Calmette. J’enseignais à une classe de Première. Je devais préparer mes élèves à l’épreuve de français du baccalauréat.
Cette année-là, un roman de Balzac était au programme ; je crois me souvenir qu’il s’agissait d’Une ténébreuse affaire. À mes yeux, un sommet de l’œuvre. L’invention du roman policier. J’avais commis l’imprudence de trop parler des rapports entre le roman et le cinéma. J’avais défendu l’idée qu’une partie du roman était passée du livre au cinéma. Un transfert de compétences, d’énergies, d’imaginaires. «Voyez, chez nous, François Truffaut, Claude Chabrol, Éric Rohmer. Ils ont tous trois des vocations de romanciers, en quoi ils diffèrent radicalement, par exemple, d’un Jean-Luc Godard qui, lui, apparaît plutôt comme un plasticien passionné de musique. Leurs films sont des condensés de romans, auxquels il vous suffit de consacrer deux heures au hasard d’un après-midi. Vous payez votre place, vous allez vous asseoir dans une salle obscure, de préférence dans un fauteuil des premiers rangs. Vous pouvez même y tenir la main de votre amoureux ou de votre amoureuse, si cette personne vous accompagne. »
Ma théorie avait eu beaucoup de succès. Elle avait ce quelque chose d’iconoclaste qui plaît aux adolescents. Mes élèves en avaient débattu avec leurs camarades et avec d’autres professeurs. Pendant une semaine ou deux, le bruit de ces échanges avait animé l’établissement. « Attention, tout de même, à ne pas détourner nos jeunes de la littérature », m’avait lancé le proviseur, lors d’un conseil de classe. Puis un jour, deux jeunes filles sont venues me trouver à mon bureau, à la fin d’un cours, pour me dire qu’elles voulaient ouvrir un ciné-club, que je leur avais donné l’idée de ce projet, et que maintenant elles souhaitaient que je les aide à le réaliser.
« Votre ciné-club serait logé ici, au lycée ? » les ai-je interrogées. Je n’étais pas sûr de bien comprendre.
« Non, plutôt chez nous. Vous savez, il accueillera un tout petit groupe de filles et de garçons vraiment intéressés. »
Elles avaient un air résolu qui prêtait à sourire. Mais il ne me revenait pas de doucher leur enthousiasme
« Vous disposez du matériel nécessaire ? » me suis-je inquiété. Le tandem était conduit par une dénommée Hortense Nogueroles ; la plus hardie, sans que l’autre fût moins jolie. Elle a répondu :
« Chez moi, mes parents ont aménagé une salle avec un grand écran pour visionner les DVD. C’est très confortable. Vous verrez. »
J’ai dû bredouiller quelque chose à propos de l’invitation qui ne pourrait m’être adressée que par les parents eux-mêmes. Je n’étais pas du tout certain qu’elles y reviendraient ; je ne le souhaitais pas ; mais quelques jours plus tard, c’était un samedi, les cours finissaient à midi, et avec sa voiture garée en double file, la mère d’Hortense m’attendait à la sortie du lycée.
Hortense et son amie Léonie ont fait les présentations. Chloé Nogueroles est allée droit au but : « Les filles me disent que vous hésitez à accepter leur invitation. C’est vrai qu’elles sont excitées comme des puces à l’idée de vous avoir. Elles se comportent comme des groupies, ce qui n’est sans doute pas très habile de leur part. Je leur ai dit que ce n’est pas ainsi qu’elles vous convaincront. Mais vous pouvez être certain que la réunion qu’elles imaginent restera très sérieuse. Je serai présente pour y veiller. » Celle-ci avait deviné ma crainte, et elle y avait répondu. Hortense a ajouté :
« Vous choisissez le titre du film. Nous nous débrouillons pour en trouver une copie. Et un samedi soir, par exemple, celui que vous voudrez, vous venez nous expliquer pourquoi c’est un classique. »
Chloé Nogueroles avait le teint de quelqu’un qui pratique le tennis tout le long de l’année, ou le golf, ou la voile, ou les trois. Elle portait une chemise blanche dont les pans ne tenaient pas dans son jean trop large. Le visage pas maquillé, les cheveux très noirs tirés en queue de cheval. Des chevilles fines et aux pieds, des sandales. Avant de remonter dans sa voiture, elle m’a glissé une carte de visite au nom de son mari, et elle a ajouté : « Je crois qu’il est inutile que nous parlions de votre tarif. Nous laisserons à mon mari le soin de le fixer. »
Le carton indiquait que le mari en question était promoteur immobilier.

Pour la première séance, j’ai choisi Asphalt JungleQuand la ville dort, dans sa version française —, un John Huston de 1950.
C’était au mois d’avril. La famille Nogueroles habitait une villa sur la colline de Gairaut. Les parents de Léonie étaient propriétaires de la villa mitoyenne. Une petite dizaine d’adolescents m’attendaient sur le bord de la piscine. Je remarquai que les garçons étaient très minoritaires (seulement deux), que personne ne fumait et que tous n’étaient pas mes élèves. Nous entrâmes dans le home cinema.
Je revins d’entrée de jeu sur le thème que j’avais abordé dans mes cours. Le scénario du film était tiré d’un roman signé William R. Burnett. Or, ce dernier était actif à Hollywood depuis assez longtemps déjà quand le film fut tourné, puisqu’il avait obtenu un Oscar du meilleur scénario original en 1943, pour Wake Island (La Sentinelle du Pacifique) réalisé par John Farrow. Je les invitais à voir dans cette œuvre un exemple parmi d’innombrables autres nous incitant à penser que romans et films dits « noirs » (hard boiled aux USA) relevaient d’une même esthétique, héritée de l’expressionnisme allemand, influencée plus tardivement par le néo-réalisme l’italien, qu’ils illustraient la même pensée critique, qu’ils élaboraient ensemble, avec des moyens technologiques différents, le même champ narratif, la même mythologie urbaine, qu’on pouvait qualifier aussi d’existentialiste avant l’heure.
« Jean-Paul Sartre s’est beaucoup inspiré de Martin Heidegger pour inventer l’existentialisme, bien sûr. Mais on ne peut pas douter qu’il savait sur le bout des doigts son Moisson rouge, de Dashiell Hammett. »
Et comme ils me regardaient avec des yeux ronds, j’insistais : « Impossible d’ignorer que beaucoup de films sont tirés de romans ; mais une étrange pudeur nous empêche de voir et de penser que beaucoup de romans sont produits, dès les années 20-30, par des auteurs qui ne s’asseyent pas devant leurs machines à écrire sans avoir le cinéma en tête, pour la bonne raison qu’ils sont nourris de cinéma, que leur public est nourri de cinéma, qu’ils voient quantités de films, jour après jour, et qu’ils savent qu’ils pourront gagner un peu mieux leur vie en collaborant avec l’industrie hollywoodienne. Le roman est marqué par le cinéma au moins autant que l’inverse. Que peut-il arriver de mieux à un roman, à une simple nouvelle, que d’être un jour adaptée au cinéma ? Qui se souviendrait encore de Daphné du Maurier si celle-ci n’était pas l’auteur de la nouvelle dont Alfred Hitchcock a tiré Les oiseaux ? »
J’interrompis la projection deux ou trois fois, pour commenter des scènes qui étaient devenues archetypiques du genre, et qu’on voyait déclinées encore, plus près de nous, dans les films de Jean-Pierre Melville ; des questions me furent posées, qui portaient sur des points précis, des noms, des dates. Certains prenaient des notes, aucun ne parut s’ennuyer.
Quand tout fut terminé, nous nous retrouvâmes au bord de la piscine, autour d’une table sur laquelle des jus de fruits étaient servis. Comme les jeunes gens demandaient l’autorisation de se baigner, et que déjà ils disparaissaient à l’intérieur de la maison pour se changer, je pris congé.
« Hortense prétend que vous êtes venu en autobus, déclara sa mère. Si c’est vrai, vous voudrez bien que je vous raccompagne en voiture. Ce ne sera pas long.
— Je suis venu en bus pour le plaisir de redescendre à pied. La nuit est magnifique.
— C’est vrai. Je n’ai jamais eu le courage de m’y risquer, mais j’y ai souvent songé. Ce doit être une promenade délicieuse. Filez donc, avant que je décide de la faire avec vous. »

La fois suivante, c’était en mai, Chloé Nogueroles ne fut pas avec nous. Elle m’en avait averti la veille. La séance se déroula de la manière la plus paisible. J’avais proposé que nous visionnions Un été avec Monika, d’Ingmar Bergman. Les images de l’île d’Ornö, en mer Baltique, où les jeunes amants vont se réfugier, ne leur parurent pas moins belles d’être filmées en noir et blanc. 
Nous fîmes un entracte. Je m’égarai au premier étage de la villa à la recherche d’une salle de bain. Au hasard d’un couloir, j’entendis des rires ; puis, dans l’encadrement d’une porte vivement éclairée, j’aperçus Léonie qui me faisait signe.
« Venez, Monsieur. Vous pouvez venir. Nous essayons des chaussures. »
Hortense avait entraîné trois de ses amies dans la penderie de sa mère. Des miroirs décomposaient l’espace. Elles avaient ouvert la lourde porte d’un placard à l’intérieur duquel des chaussures étaient glissées dans des rayonnages en bois blond. Ceux-ci s’étageaient du sol au plafond. Deux ou trois dizaines de paires gisaient en désordre, renversées sur la moquette épaisse comme la laine sur le dos d’un mouton. Elles avaient été essayées puis abandonnées par des pieds nus qui, à présent, en portaient d’autres. Certaines, renversées comme elles étaient, la quille en l’air, semblaient des navires qui auraient fait naufrage.
Les robes des quatre jeunes filles étaient beaucoup trop courtes, leurs jambes trop longues et leurs rires trop aigus pour que je m’attarde au seuil de cette pièce. Sans rien dire, j’ai tourné les talons.



Commentaires

Numa a dit…
J’aime cette intrusion du cinéma dans la littérature. Et le trouble qui s’est installé.

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