Un tigre à Monaco (4)

J’ai rencontré Charlotte pour la première fois, dans l’atelier de Severo Milton, en 2012. Elle était allemande, élève de l’École supérieure des beaux-arts de Hambourg, et avait obtenu de faire un stage chez le Maître au titre d’assistante.
C’était un soir, j’étais venu faire des photos de toiles qui devaient être emportées le lendemain, sur lesquelles il me restait à écrire. Milton nous avait vaguement présentés, puis nous étions repartis ensemble. Nous avions bu des bières dans un pub voisin. Comme elle logeait à Beausoleil, je l’avais accompagnée en voiture. Nous nous étions attardés à bavarder encore au pied de son immeuble, avant qu’elle ne me quitte. Puis, trois années étaient passées durant lesquelles nous avions échangé des courriers, jusqu’au début de cet été où elle m’avait annoncé qu’elle serait en voyage dans le midi de la France, avant de faire un détour par l’Italie, l’occasion peut-être de nous revoir. Je lui avais répondu qu’aux dates indiquées, je ne me trouverais pas à Nice mais dans la montagne de l’arrière-pays. Et je lui avais proposé de m’y rejoindre.
Chaque été, je passais tout un mois à la montagne. Durant cette période, je ne pensais plus à mon métier de professeur ni à Severo Milton. Je marchais chaque jour, j’observais les plantes, le sol, les animaux, les étoiles, je lisais, j’écoutais de la musique, et surtout je travaillais à mes nouvelles. Cette fois, je me trouvais à Esteng, dans une ferme transformée en auberge. Les propriétaires avaient fait construire, autour du bâtiment principal, de petits chalets en bois, et j’en louais un où il y avait deux lits, si bien que je pus y accueillir la voyageuse. Je l’attendis à l’arrivée de l’autobus. Nous envisagions qu’elle reste deux ou trois jours avant de reprendre son périple ; mais elle se trouva assez bien pour ne pas en repartir avant moi, trois semaines plus tard, à la fin du mois d’août.
Il fut question du Maître dès le premier matin où nous nous mîmes en marche, avec un sac sur le dos, en direction du vallon de l’Estrop. Nous avions passés les immenses éboulis, où l’on ne peut s’aventurer qu’en file indienne et en regardant où on met les pieds, pour ne pas trébucher ni être pris de vertige. Le dénivelé avait encore de quoi vous couper les jambes et le souffle, mais le sentier maintenant n’était plus bordé par le précipice ; il sinuait entre des arbres rabougris, les derniers à cette altitude, d’un rocher à l’autre sur lesquels il nous arrivait de faire de courtes haltes, et elle évoqua d’abord son itinéraire personnel.
Depuis la première fois que nous nous étions rencontrés, elle avait terminé ses études, et à présent elle collaborait à un atelier de design spécialisé dans les peintures murales. Celui-ci intervenait sur des façades d’immeubles, sur les murs aveugles qui bordaient les rues, qui entouraient les places, les squares, les terrains de sport. Elle me répéta ce qu’elle m’avait souvent dit, qu’elle était ravie de participer à ce travail d’équipe, mais cette fois elle ajouta que souvent, en revanche, elle songeait à la solitude de Severo Milton.
« J’ai passé un mois chez lui, et son existence m’a paru réglée comme du papier à musique — c’est bien comme cela qu’on dit ?
— Oui, en effet. Severo est un être assez impénétrable. J’ai cru comprendre qu’il fréquente une salle de sport, chaque matin. Tu as vu comme il est mince, musclé, la peau soignée. Il se nourrit de soupes. Il voyage assez volontiers, pour voir des expositions ou entendre des opéras — je le sais parce qu’à ces occasions, il ne manque pas de m’envoyer des cartes postales, celles-ci découpées, bricolées avec une précision maniaque, ; des sortes de patchworks pour la composition desquels il utilise des cartons d’invitations, des menus, des photos de mode ; j’en possède à présent une collection de tous genres, expédiées des quatre coins du monde ; le jour où je les vendrai, je serai riche ; tu as dû en recevoir aussi. Il lui arrive de dîner avec des collectionneurs, des artistes célèbres de différentes disciplines. J’ai vu une photo de lui avec Elvis Costello. Une autre avec Stella McCartney. Mais cela reste toujours choisi, exceptionnel, soigneusement cloisonné. Pour le reste, c’est l’atelier chaque jour, même durant les week-ends, la même épouse, le même appartement. Je sais qu’il a acheté une île en Polynésie, où il a fait construire un somptueux bungalow, mais je doute qu’il quitte jamais Monaco, ni ce cinquième étage de son immeuble…
— … comme il ne cessera sans doute jamais de peindre des tigres. Après si longtemps, tu continues à pouvoir les comprendre, ces tigres, à pouvoir en parler ?
— C’est quelquefois difficile, c’est vrai. Mais cet enfermement de Milton est, je crois, le chemin étroit par lequel je trouve toujours moyen, en fin de compte, d’accéder au cœur de mon sujet.
— Tu veux dire que le tigre est une métaphore…
— Oui, c’est cela. Le tigre, enfermé dans ses toiles, est comme une métaphore de Severo Milton, lui-même enfermé dans ce double appartement monégasque, et dans sa vie. Le tigre est seul dans la nature, parmi les espèces végétales qui ont tendance à s’emmêler, à se confondre, à faire fouillis, tandis que lui se distingue immédiatement et radicalement de tout ce qui l’entoure. Il ne ressemble à rien de ce au milieu de quoi il se déplace. Il ne développe pas de racines, il n’étend pas de branches. C’est tout juste s’il touche terre. Son pas ne s’entend pas. Il est à la fois souverain et solitaire. Il impose son existence, sa singularité à quiconque le voit. Il est par lui-même un prodige. Les riches collectionneurs qui achètent les tigres de Severo Milton ont pour ambition de briller en affaires. Ils trouvent. dans ces fauves, leur modèle. Et en même temps — mais de cela, les collectionneurs ont-ils conscience ? —, le tigre, malgré toute sa puissance, fait partie des animaux les plus menacés de la terre. Face aux fusils des méchants, il ne peut guère plus qu’un perroquet. »
 
Un autre jour, nous avions passé l’après-midi à Barcelonnette, à lire des magazines à la terrasse des cafés. Sur une place, une estrade avait été dressée. Un orchestre d’enfants répétait des standards de jazz pour un concert qui serait donné le soir. Nous étions restés longtemps à les écouter. D’abord, le soleil avait été brûlant, puis d’énormes nuages blancs s’étaient formés au-dessus de nous, flottant dans le ciel bleu comme s’ils avaient été de marbre, et vers cinq heures, on pouvait craindre qu’il se mette à pleuvoir. Nous avions repris la route en direction du Col de la Cayolle. Dans la voiture, elle me dit :
« Mais tout de même, quand il se déplace pour les vernissages de ses expositions, il t’arrive de l’accompagner ? »
Je regardais la route taillée dans le rocher. Le torrent grondait en contrebas et, chaque fois, il fallait accomplir des prouesses quand une voiture se présentait, qui descendait en face, pour ne pas froisser une aile, ni se laisser pousser dans le vide. J’entendais sa voix, mais sans la voir, tandis qu’elle s’était tournée vers moi, le dos appuyé à la portière.
« Oui, bien sûr », lui répondis-je en évitant de me laisser distraire. « Cette année, je l’ai accompagné à New York et à Barcelone. C’était, bien sûr, très agréable.
— Et, dans ces voyages, il arrive que vous partagiez des moments plus intimes, qu’il se livre davantage ? 
— Je crains que non. Souvent sa femme est avec lui, et s’il fait du tourisme, c’est en sa compagnie.
— Vous ne dînez pas ensemble ? »
Ces questions avaient dû la tarauder longtemps avant qu’elle ose me les poser. Elles étaient inévitables, mais il avait fallu l’intimité de cet habitacle, et que, occupé à conduire comme j’étais, je ne la regarde pas. Je répondis :
« Tu sais, je crois que je ne souhaite pas davantage que lui que nous soyons plus proches, que nous nous connaissions mieux. Lorsque nous arrivons dans une ville étrangère, mon seul désir est d’y marcher tout seul, le plus longtemps possible, d’y découvrir des cafés, des places, des lignes de tramways, des ponts sur des fleuves…
— Tu es tout de même, toi aussi, un drôle de garçon.
— Severo est très professionnel, et il aime le luxe. Le luxe, pour lui, n’est pas superflus. Il ressortit à son idéal d’excellence, dans tous les domaines. Il va de pair avec la discipline de fer qu’il s’impose. Il dîne avec les collectionneurs, dans les meilleurs restaurants. À son arrivée dans les villes étrangères, des responsables politiques se mobilisent pour le saluer. On lui offre des places pour l’opéra, où il se rend avec sa femme. Plus tard encore, il va jouer dans les casinos. Tu n’imagines pas comment ils sont vêtus, elle et lui, et coiffés. On les croirait sortis d’un James Bond. Ce monde m’est étranger, et je souhaite qu’il le reste. J’ai ce qu’il me faut de musique stockée sur mon iPhone, et je l’écoute en marchant.
— Et Chloé ?
— Il m’arrive encore de la voir, à Nice. Il m’arrive de l’attendre chez moi. C’est un rituel précieux, mais qui ne suffit pas à me protéger de la vieillesse.
— Tu ne vas pas me dire que tu es vieux.
— Je redoute les étés. En ville, ils sont insupportables. Et il se trouve qu’ils sont de plus en plus longs. À sept heures du soir, on a l’impression que la nuit ne viendra jamais. Alors, je me réfugie ici, à la montagne. Régulièrement, il me revient l’idée de raconter les villégiatures alpestres qu’effectuaient, autour de Vienne, des personnages comme Sigmund Freud ou Gustav Malher. Ce dernier consacrait les étés à la composition de ses symphonies et, pour cela, il louait des chalets où il allait habiter. Je voudrais savoir dans quel chalet précisément il a composé chacune d’entre elles, et si sa femme y habitait avec lui, et leurs enfants. Je pourrais m’y rendre. Y faire des photos.
— J’ai cru comprendre qu’Alma ne lui a pas toujours été fidèle.
— C’est exact. Et, si ma mémoire est bonne, cette infidélité est la cause du trouble, ou de la détresse, qui le fait s’adresser à Sigmund Freud. Le psychanalyste traite son cas, de manière éclair, en marchant avec lui, à grands pas, dans les rues de la ville. Je les imagine. Je les vois arpenter les rues de Vienne. Qui était le plus grand ? Qui parlait le plus fort ? Était-il question, entre eux, de judaïsme ? J’ignore si tout cela est exact. Je ne sais pas d’où je le tiens. Il me semble l’avoir rêvé plutôt qu’appris. Il faudra qu’un jour, je prenne le temps de vérifier, de me documenter, pour le raconter ensuite, à ma manière. »



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