Fier et fou d’elle

Quand nous étions à Saorge, j’ai interrogé Jérémie à propos d'Arsène. Je lui ai dit :
— C’est toi qui l’as observé de plus près. Que penses-tu de ce garçon ?
Jérémie a répondu :
— Il est intelligent. Mais je crois qu’il est un peu différent des autres, un peu renfermé dans son monde, et qu’il l’était déjà avant le double assassinat de ses parents.
— Tel que tu le vois, penses-tu qu’il puisse aimer Elvire ?
— Je pense que, s’il peut jamais aimer quelqu’un, ce sera elle. Je ne l’ai pas vu approcher une autre fille. Je ne l’ai pas vu regarder une autre fille. C’est comme si les autres filles n’existaient pas.
— Un autiste léger, à haut potentiel intellectuel, c’est ce que tu veux dire ?
— Oui, sans doute, quelque chose dans ce genre. Ce sont des mots qu’on lit dans les magazines, mais on n’est pas sûr de bien comprendre. En tout cas, incapable d’un double langage. Il réfléchit puis il dit ce qu’il a à dire de la façon la plus simple et la plus directe. Je ne l’ai pas raconté à Bertrand Jodelle, mais un jour Arsène a rompu ma filature. C’était une fin d’après-midi de printemps. Je savais qu’il se préparait à jouer une partie importante avec des gens pas très recommandables, à bord d’un yacht. Je n’arrivais pas à savoir quel jour ou quel soir la partie commencerait, je pensais qu’il l’ignorait aussi, qu’on le préviendrait au tout dernier moment, par téléphone, un message crypté. Mais cet après-midi-là, je l’ai vu partir de chez lui avec un petit sac qu’il emporte chaque fois qu'il doit s’asseoir à une table pour un cash game qui peut durer toute une nuit et encore toute la journée du lendemain, ce qui fait qu’il profite des pauses pour prendre une douche, changer de chemise. Un petit sac en nylon, avec des cordons pour le fermer, qu’il pend à son épaule, comme celui dont Chat botté se sert pour piéger le gibier qu’il ira ensuite offrir au roi, de la part du prétendu Marquis de Carabas. Alors, je l’ai suivi. Il se dirigeait droit vers le sud. J’ai pensé qu’il avait peut-être rendez-vous au port où une vedette viendrait le chercher pour l’emmener jusqu’au yacht où il était attendu, et si c’était le cas, j’étais décidé à alerter certains amis que j’ai dans la police maritime. Je leur aurais demandé de déclencher une inspection à bord, à un moment ou un autre de la nuit. Ils me font confiance. Ils l’auraient fait. Tu vois, je n’étais pas rassuré et je m’occupais déjà, moins de recueillir des renseignements sur son compte que de le protéger. Et puis, il est entré dans une brasserie de la rue de Lépante. La Bagatelle. Un établissement à la fois insignifiant et tout à fait mystérieux. J’ai attendu dehors pendant quelques minutes, le délai réglementaire, puis, comme il ne ressortait pas, je suis entré à mon tour. Aussi bien, il aurait pu disparaître en sortant par derrière. Il y a toujours une porte à l’arrière des cafés, qui donne sur une cour, où sont des tonneaux, un atelier de menuiserie, une gouttière qui glougloute et où miaulent des chats. Mais non. Je l’ai vu de dos. Il jouait au billard électrique. Je me suis assis sur une banquette et j’ai commandé un café. Je l’observais. Une beauté fragile et émouvante. Mon père lui aurait reproché de n’être pas assez viril. C’est pour des considérations de ce genre qu’on a fini par ne plus se parler. Une histoire ancienne. Nous avions dix-sept ans. Il a continué de jouer. Pas une fois, il n’a tourné les yeux dans ma direction. J’entendais les chocs des billes. Les tintements électriques. Comme de courtes sirènes. Puis, il a lâché le billard et, sans montrer la moindre hésitation, il est venu s’asseoir à côté de moi, sur la banquette de moleskine usée. Il a posé ses deux mains sur la table, comme s’il voulait vérifier qu’elles ne tremblaient pas. Il ne lui manquait que de tenir des cartes. Puis, sans me regarder, il a dit : “Qui est-ce qui vous emploie ?” Je n’ai pas répondu tout de suite, puis j’ai dit : “Vous devez bien vous en douter”. Il a répondu : “Le père d’Elvire, bien sûr.” Je n’ai pas répondu. Il a laissé passer un temps, puis il a ajouté : “Puisque vous êtes en contact avec lui, pouvez-vous lui faire savoir que je ne suis pas un danger pour elle, que je ne lui ferai aucun mal ?” J’ai répondu : “Je le pense aussi.” Nous nous sommes tus. Nous restions assis l’un près de l’autre, puis il a ajouté : “Pouvez-vous lui dire aussi que je ne ferais pas un bon mari pour elle, que je le sais et qu’elle le sait aussi. Je lui demande juste de nous laisser un peu de temps. Quelques semaines, quelques mois. Après, tout sera fini. Nous aurons eu notre compte. Je m’en irai. Vous voulez bien lui dire cela ?” J’ai répondu : “Je le ferai” et j’ai failli poser ma main sur la sienne. Je l’ai levée mais, au dernier moment, j’ai retenu mon geste. Il a regardé ma main s’approcher sans déplacer la sienne. Ensuite, il s’est levé, il a ramassé son sac et il s’est dirigé vers la porte. Là, il s’est retourné et il a dit : “La partie est reportée. Elle ne commencera pas ce soir. Je rentre chez moi. Faites-en autant. Reposez-vous.” 


Commentaires

Numa a dit…
C’est prenant.

Articles les plus consultés